29.07.2006

Aller au-devant de Bruxelles
pour contribuer à l'améliorer


Andreas Gross, conseiller national et député suisse au Conseil de l'Europe, est favorable à une Europe laïque et à une culture religieuse pluraliste. à son avis, le rôle des églises se situe principalement à la base et doit consister à stimuler la réflexion et une saine controverse sur l'avenir de l'Europe. Dans l'entretien qu'il a accordé à Elisabeth Ehrensperger, il explique aussi pourquoi il estime indispensable que les églises défendent leurs intérêts à Bruxelles et à Strasbourg.

Bulletin: Monsieur Gross, que représente l'Europe pour vous? Une communauté de valeurs, une communauté économique ou politique?

Andreas Gross: Incontestablement, l'Europe est une communauté de valeurs: elle est un édifice dont les éléments sont les droits de l'homme, la démocratie, le principe d'état de droit et l'économie de marché sociale, le tout fondé sur le pluralisme. La pluralité de la justification des valeurs, comme la pluralité des religions, fait partie de l'essence même de l'Europe. Ce qui implique une stricte séparation entre l'état et la religion. La religion est une affaire privée: chaque individu a droit au respect de sa croyance religieuse et il ne doit pas être tenu de s'en justifier, il a le droit d'avoir sa foi, tout simplement. En revanche, cela implique aussi que les religions s'exposent à la critique, dans la mesure où elles sont toutes aussi des idéologies.

Mais à quelle échelle de valeurs une constitution européenne devrait-elle se conformer, si ce n'est à celle de l'Occident chrétien?

Aux valeurs que je viens d'évoquer, qui ont en partie, mais pas exclusivement, un fondement chrétien et portent la marque d'une pensée chrétienne. Mais les fondements de l'Europe ne sont pas uniquement chrétiens. Son existence se nourrit d'un pluralisme religieux et d'influences diverses du christianisme, du judaïsme et de l'islam, pour ne nommer que les plus grandes communautés religieuses. C'est la même réflexion qui m'amène à rejeter toute référence à Dieu dans une constitution européenne. Ce serait là une prétention incompatible avec le commandement d'humilité. Nous pouvons tous nous efforcer de répondre aux exigences de Dieu, mais il ne nous appartient pas de nous servir de Dieu. Nous pouvons tendre à l'accomplissement de ses commandements, mais il n'est jamais certain que nous y parvenions. En outre, l'inscription d'une référence à Dieu dans une constitution a toujours pour corollaire l'exclusion d'autres communautés religieuses. Or l'histoire de l'Europe ne manque pas d'exemples de pareilles exclusions : nous devons nous rappeler la leçon d'Auschwitz.

On associe volontiers l'action historique du protestantisme à une consolidation de la démocratie entendue dans le sens du principe de subsidiarité de Calvin (voir l'encadré). Quelle est pour vous l'importance du lien entre démocratie (directe), fédéralisme, droits de l'homme et protestantisme?

Le concept qui domine en Europe n'est pas celui de la subsidiarité calvinienne, mais celui de la subsidiarité au sens catholique, où l'on part du centre et non le contraire. Je préfère d'ailleurs la notion de fédéralisme : j'entends par là que c'est la périphérie qui dicte au centre ce qu'il doit faire. Dans le catholicisme, la subsidiarité signifie au contraire que le centre donne ses instructions à la périphérie. Il faut donc construire l'Europe selon un système avant tout fédéraliste, et non pas selon un principe de subsidiarité mal comprise. En revanche, je tiens pour inutile, voire dangereux, d'appliquer une étiquette à l'Europe pour la situer dans une tradition historique, parce que, comme je l'ai dit, cela suggère une exclusion. L'intégration de l'Europe doit plutôt se faire par la discussion, la participation, en s'appuyant sur des fondements pluralistes.

En octobre dernier, une délégation du Conseil de la FEPS a rencontré à Strasbourg des parlementaires suisses et vous étiez du nombre. On a notamment pu constater à cette occasion que le Conseil de l'Europe n'a pas besoin des églises, qu'il considère même souvent comme gênantes et source de problèmes. Les parlementaires ont rappelé clairement que le Conseil de l'Europe est une institution laïque. Quelle peut donc être la fonction des communautés religieuses dans l'Europe actuelle? Quel rôle les églises peuvent-elles jouer ?

Il y a là beaucoup de questions et peu de place pour y répondre. Les églises devraient être des lieux de discussion et de réflexion, de formation et de rencontre. Leur tâche est de soumettre à un examen critique les mentalités reçues. En Suisse, elles doivent expliquer la nature relative de l'état national, car la Suisse continue à se surestimer et n'a pas conscience que sa souveraineté déclinante doit être reconstituée à un niveau transnational. Les églises suisses doivent s'associer à la réflexion sur la question de savoir quelle Europe nous voulons construire. Ce doit être une Europe soucieuse de la dignité humaine et par conséquent démocratique et participative. Les églises peuvent susciter les discussions à la base, dans leurs paroisses. Considérées sous cet angle, elles ont une tâche formidable à accomplir, qu'il serait dommage de réduire à une simple représentation institutionnelle ou à une activité de lobby à Bruxelles, parce que les pressions des lobbies sont apparentées au marketing et sont souvent à l'opposé de la démocratie. Il faut que les églises aillent au-devant de Bruxelles pour contribuer à l'améliorer.

Selon vous, le fondamentalisme est-il lié à une tendance à la désintégration caractérisant les communautés religieuses ?

Assurément. Mais le fondamentalisme existe dans toutes les religions et toutes les idéologies. Il prospère toujours dans un certain contexte social et résulte d'une manipulation par le pouvoir. Il est engendré par le nihilisme et le cynisme et ne peut se manifester que lorsqu'une société s'est vidée de sa substance normative. Tous trois – le fondamentalisme, le nihilisme et le cynisme – sont l'expression d'un refus de la communication, de la réflexion sur soi et de la saine controverse. Je considère que le problème réside dans l'opportunisme de nombreux gouvernements au pouvoir, qui ont renoncé à la démocratie en tant que tâche et en tant que projet. Il n'en va pas autrement dans les institutions de l'Union européenne à Bruxelles que dans de nombreux états, membres ou pas de l'Union. La liberté est souvent mal comprise et réduite à un produit de consommation, et la démocratie à un choix offert tous les quatre ans entre Pepsi et Coca-Cola. C'est une forme de néo-élitisme cynique actuellement en vogue. La vraie conception républicaine de la démocratie est devenue une perle rare qui fait encore, en partie, la force de la Suisse. La démocratie a toujours été une utopie et notre but est de nous en rapprocher. Mais aujourd'hui, nous nous écartons de cette voie. Les églises devraient elles aussi lutter contre cette dérive.


Andreas Gross, né en 1952 à Kobé, au Japon, est originaire de Zurzach (AG). Politologue et chargé de cours en Suisse et à l'étranger, il dirige l'Atelier pour la démocratie directe (ADD) à Saint-Ursanne. Il a fait partie des membres fondateurs du Groupe pour une Suisse sans armée (GSSA) et d'Eurotopia, initiative civique pour une constitution européenne. élu au Conseil national en 1991, il préside la commission des institutions politiques. Depuis 1995, il est un député très actif à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe à Strasbourg, spécialiste des nouvelles démocraties dans la région caucasienne.


Andreas Gross



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