25 mai 2004

Le Temps
Rubrique: régions

Avec une pincée d'esprit libertaire, Andreas Gross veut ressusciter «Jura, Pays ouvert»

JURA. Le conseiller national et socialiste zurichois est installé sur les bords du Doubs. Observateur de la vie jurassienne, il analyse le rejet populaire du programme de relance et formule un processus pour rebondir.

Par Serge Jubin

«A long terme, je vais habiter ici.» Avec ou sans «Pays ouvert», Andreas Gross est chez lui dans le Jura. Comme partout où il va d'ailleurs, à l'étranger où il passe la moitié de son temps, à Berne, Strasbourg, Bâle, Zurich et, donc, à Saint-Ursanne, où le conseiller national socialiste zurichois, père du Groupe pour une Suisse sans armée, a installé depuis 1998 son Atelier de la démocratie directe et de l'utopie.

Un «Suisse cosmopolite»

«Je suis un Suisse cosmopolite», plaisante l'intellectuel de presque 52 ans, qui fait visiter la maison qu'il a acquise et rénovée dans la petite cité médiévale, au bord du Doubs. «Tout n'est pas rangé. Avec mes 6000 bouquins, les 7000 d'un collègue qui a acquis un ancien atelier horloger et les 3000 qu'un autre conseiller national va nous céder, nous pourrons offrir une grande bibliothèque ici, dans le Jura.»

Andreas Gross observe attentivement la politique jurassienne, «même si je ne paie pas encore mes impôts à Saint-Ursanne», lâche-t-il dans un éclat de rire. «Je pensais qu'il fallait soutenir le gouvernement dans sa volonté de relancer le canton, redonner de l'espoir et du courage aux Jurassiens», dit-il lorsqu'on aborde le rejet populaire, le 16 mai, du programme «Jura, Pays ouvert». Il avait même convaincu sa compagne de voter «oui», malgré l'appel au rejet du Parti socialiste jurassien.

«Le refus est dommageable, mais ce n'est pas un échec qui coupe les bras du canton, comme le dit Jean-François Roth. Les Suisses votent parfois non, pas parce qu'ils sont contre, mais parce qu'ils ne sont pas encore pour. Il faut alors revenir avec un autre projet ajusté.» Andreas Gross pense qu'il peut en aller ainsi de «Pays ouvert».

Surtout que le rejet du 16 mai «découle d'une accumulation de mécontentements, de craintes et d'insécurités existentielles. Si vous vous sentez mal à l'aise, c'est difficile de s'ouvrir et de faire un pari sur l'avenir. Le résultat de la votation jurassienne est le reflet d'une situation temporelle. A un autre moment, par un autre biais, l'idée de relance aurait passé.»

Andreas Gross estime que, dans un premier temps, «il faut faire le deuil du projet». Puis «le relancer en l'extirpant de la cloche politicienne». Et l'intellectuel de proposer - «sans jouer au gonflé», tient-il à préciser - de profiter des 25 ans du canton pour organiser une vaste table ronde, associant les composantes citoyennes et associatives du canton. «Rapprocher l'Etat du citoyen doit aussi être un objectif du Jura. La démocratie directe y est faible; influencés par les voisins français, les Jurassiens sont trop habitués à déléguer la politique aux élus, alors qu'il serait préférable que chacun agisse.»

Il imagine la constitution d'un comité, proposant un projet de relance purgé de son objectif démographique et ne recourant pas à une fondation pour le piloter, qui communiquerait par voie médiatique, invitant chacun à s'associer à la réflexion et à la démarche. «Ça aurait comme avantage de faire participer un maximum de monde à la construction d'un projet et de lutter contre la paralysie: les Jurassiens s'entre-déchirent d'une région à l'autre, au point de jalouser jusqu'au mal de dent de l'autre.» Et d'affirmer que, «souvent, le processus est plus important que le résultat. Il peut générer un changement de culture. Permettre l'expression de potentialités individuelles, favorables à la qualité de la vie sociale, culturelle, touristique ou économique.»

Le clin d'oeil au Jura bernois

«Une démarche qui rappelle celle des libertaires de la grande histoire, s'enflamme Andreas Gross. En reprenant une caractéristique de l'histoire du Jura bernois, les Jurassiens du canton feraient un clin d'oeil à leurs frères qu'ils aimeraient entraîner dans l'aventure de l'autonomie cantonale.»

Alors que les rancoeurs ne sont pas encore ravalées après le 16 mai, le Jura a peut-être besoin d'un sage. Comme Andreas Gross, qui a appris à aimer le Jura avec son père bâlois et pêcheur, et par sa passion pour les voitures de course, lorsqu'il venait applaudir Jo Siffert à l'épreuve de côte Saint-Ursanne - Les Rangiers. Il a suivi de près, ensuite, l'accession à l'autonomie cantonale, a connu Roland Béguelin, avec qui il a créé la section jurassienne du Groupe pour une Suisse sans armée. Le Jura a été en 1989, avec Genève, le seul canton à accepter son initiative. «Ça a renforcé ma relation avec le Jura, trop vite devenu un canton comme les autres», déplore-t-il.

Qu'à cela ne tienne, Andreas Gross ne partira pas. «Pensez», sourit-il, «les loyers sont dix fois moins élevés à Saint-Ursanne qu'à Zurich.» Plus sérieusement, il aimerait «faire éclore les énormes potentialités des Jurassiens, actuellement enfouies». Et de briser les clichés qui taxent le Jura de «loin de tout» et de «désert économique». «En Suisse, les distances géographiques sont bien moins grandes que les distances émotionnelles», dit-il, précisant que le trajet Saint-Ursanne - Berne dure moins d'une heure et demie. «Pour travailler, c'est pareil. La tranquillité, ici, est fructueuse.» Il entend d'ailleurs faire rayonner son laboratoire politique de Saint-Ursanne au plan européen.

Andreas Gross



Nach oben

Zurück zur Artikelübersicht